Ce sont des roses et des bougainvilliers qui me mènent à la Crèche. J'ai eu l'impression
d'y entrer comme dans un immense hôtel grand luxe. Sûrement le contraste avec la rue.
Tout est très grand, très beau, très propre. Soeur Elisabeth a pris les rennes de la Crèche à la suite de Soeur Sophie, en octobre 2011. Nous faisons vaguement
connaissance dans le petit salon quand un petit homme de 3 pommes de
long rentre et nous interpelle fort et se jette dans la robe grise de cette grande Soeur en
riant. Depuis mon décollage de Roissy le ventre noué, enfin je sais exactement pourquoi je suis là. Je m'émerveille de ce sourire miraculeux qui semble venir d'un jardin enchanté, et de la noblesse du lieu, qui respire la vie autant que la paix. Comme une certitude d'avoir été guidée
ici.
Sr Elisabeth me fait faire le tour de cet immense institution,
je reconnais une femme d'autorité et d'exigence dans l'amour: je
fais remarquer la qualité de leurs équipements et me répond du tac
au tac "il faut le meilleur pour ces enfants".
J'aime! N'ayons pas peur du
meilleur pour Lui! Elle m'explique que Saint Vincent de Paul
invite à l'abandon total à la Providence pour réaliser tous Ses
projets. En découvrant la beauté de cette institution où RIEN ne
semble manquer, je ne peux qu'aquiescer bêtement, en suivant son pas long et rapide dans tous ces couloirs.
Environ 120 enfants plutôt
moins de 5 ans, 4 soeurs, 17 salariés, 2 à 4 jeunes volontaires
européens de passage comme moi. La Guest House Saint Vincent accueillant les pèlerins pour contribuer à financer la Crèche.
Les enfants ont été
abandonnés, trouvés, déposés devant la crèche, placés par les
services sociaux des Territoires palestiniens. Sarah trouvée dans un carton, Firas dans un sac sous un arbre...
Certains sont nés
ici. D'une union extra-conjugale, passible de condamnation à mort
pour les femmes. Elles peuvent se réfugier ici, mais surtout
accoucher dans la maternité de l'hôpital de la Sainte Famille, avant de retourner chez elles; pour rester en sécurité donc,
la naissance est souvent provoquée prématurément.
Tous les enfants que Soeur Elisabeth
me présente rapidement me sourient, même les nouveaux-nés, ils agitent leurs petites mains et sinon, Soeur Elisabeth n'a qu'un tour de magie pour essuyer n'importe quelles larmes sur son passage: ses grandes mains et sa robe.
Première nuit dans mon appartement tout blanc, tout neuf, sur-équipé (une TV câblée! pffh!) dans ce qui ressemble à une ancienne cellule ou une cave de l'hôpital.
En plus du muezzin de 3h du
mat', de tous les klaxons de la rue (seul réel code de la route du Moyen-Orient), un coq a chanté tou-te la nuit, je sais que je vais me greffer des boules Quies pour les nuits des 6 mois à venir... Encore un peu fatiguée, mais
aujourd'hui des cris et des pleurs m'appellent pour la rencontre.
C'est Ayham qui m'alpague le premier pour remettre son minuscule
mocassin en cuir. Il doit avoir 18 mois, il est un de ceux
dont on ne sait pas l'âge exact. Ils sont répartis en
petits, moyens et grands, externes et internes mélangés. Je suis
frappée par leur façon de venir à moi. Ils s'approchent sans hésitation,
m'examinent, me tendent les bras pour un jeu. C'est infiniment
simple. Comme si la timidité n'existait pas dans ce pays. C'est vrai
qu'elle ne sert à rien ; moi-même à la fin de la journée, je
criais aussi fort que Amini sur les enfants, avec amour et autorité;
pas le choix ils sont trop adorables et trop nombreux. Ils se
battent et se mordent autant qu'ils s'embrassent ou s'entraident. La
communauté arabe, en miniature. Je sais déjà dire en arabe : Non,
stop, viens, allez, attends, bobo, de l'eau, fini, ici, beau, toi et moi... Plus à peu près 20
prénoms qui me semblaient imprononçables et tous ressemblant.
A ce rythme là, les enfants
me rendront bilingue en quelques semaines, même la grande Lauran (4
ans) se moque de mon A que je prononçais Â... D'autres, plus sobres
ont repéré mon handicap et m'appelle par 2 tapes sur la jambe et me
montre les toilettes, hyper concentrés. Il y a des tout-petits, si
indépendants, si sérieux, qui paraissent déjà des adultes. Après
les jeux dehors, et les millions de câlins et de corrections, on
rentre dîner, les biberons, les bouillies à donner, et la table des
moyens qui ont décidé de commencer à manger seuls. Le riz au lait
passe du front aux oreilles, mais chacun s'applique si
rigoureusement, c'est très sérieux, l'encouragement à l'autonomie
et à en assumer toutes les conséquences, je connais déjà. Mais
ces tout-petits et leurs infirmières me confirment avec autorité
que depuis le début d'une vie ce sont bien seuls l'écoute et l'expérience
qui construisent un homme.
Je donne des bains au savon
à la fraise à 3 petites, qui rient en passant la tête sous
l'eau, qui insistent pour passer elles-mêmes et
rigoureusement le gant partout et même le dos ! Je suis scotchée:
ces tout-petits savent déjà autant la joie que l'exigence de la
vie. Qui mieux qu'un enfant sait sauter de l'ivresse du jeu à la
gravité de sa profonde solitude ?
Est-ce le travail et
l'autorité des infirmières, ou une grâce de vérité après la
déchirure inguérissable? Ou bien l'esprit de Bethléem...
| Bethléem du toit-terrasse de la Guest House |